BLOC D'UN COUPLE PASSIONNE DE LIVRES, ART , HISTOIRE, LITTERATURE ET COLLECTIONNEURS DE MARQUE-PAGES.
En partenariat avec le magazine «Books»
Longtemps dénigré par l'intelligentsia française, Albert Camus fait l'objet d'une véritable
«renaissance»
Alors que s'approche le cinquantième anniversaire de la mort d'Albert Camus, en janvier 1960, deux livres américains rendent
hommage à l'écrivain et moraliste français.
Le premier, par David Caroll, professeur à l'université de Californie, est consacré à «Camus l'Algérien». S'appuyant notamment sur son autobiographie inachevée, «Le Premier Homme», publiée en
1994, il rend compte du rôle du problème algérien dans l'élaboration de la philosophie morale de l'ancien Algérois. Camus, on le sait, refusa de prendre parti dans la guerre d'Algérie. Il avait
défendu les droits des «musulmans» à la veille de la Seconde Guerre mondiale, mais quand le conflit éclata, en 1954, il fit valoir que l'on n'était pas obligé de choisir entre la justice et le
massacre des innocents.
Le second ouvrage, par David Sherman, qui enseigne la philosophie à l'université du Montana,
revient en profondeur sur les accusations d'inconsistance philosophique dont a été victime l'ancien résistant de la part du camp sartrien, dans les années 1950, avant et après le début de la
guerre d'Algérie. Dans un compte rendu de ce livre publié dans les «Notre Dame Philosophical Reviews», publication en ligne de l'université catholique de Notre Dame (Indiana), le philosophe
sénégalais Souleymane Bachir Diagne approuve le travail de réhabilitation mené par Sherman.
Normalien, Bachir Diagne, actuellement professeur à l'université Columbia de New York, a été l'élève d'Althusser et de Derrida, et connaît bien les arcanes de l'intelligentsia française. Tout en
s'emmêlant un peu dans les dates, il rappelle la méchante querelle qui éclata en 1952 du fait de Francis Jeanson, un fidèle de Sartre. Jeanson publia dans la revue de ce dernier, «Les Temps
modernes», un article critiquant «L'Homme révolté», paru l'année précédente. L'article était intitulé «Albert Camus ou l'âme révoltée», titre ironique évoquant la «belle âme» selon Hegel, figure
de l'homme, écrit Diagne, «incapable d'agir, étant prisonnier de sa posture éthique, pris entre deux options qu'il juge également répréhensibles».
Ignorant Jeanson, qu'il ne connaissait pas, Camus adressa sa réponse directement à Sartre («Monsieur le directeur»),
affirmant n'avoir pas de leçon à recevoir de ceux qui «n'ont jamais placé que leur fauteuil dans le sens de l'histoire». Allusion cinglante à l'absence d'engagement de Sartre dans la
Résistance, alors que Camus, lui, avait risqué sa vie, en animant le mouvement Combat. Sartre répondit avec brutalité, l'accusant de surcroît d'incompétence philosophique. La rupture entre les
deux hommes était consommée.
«Camus», par David Sherman, Wiley-Blackwell, 2009 (non traduit en français).
En jeu, le point de vue développé par Camus dans «L'Homme révolté», selon lequel ni le capitalisme ni le communisme ne
méritaient d'être soutenus. Avant cela, Camus s'était attiré une critique du même ordre de la part de Roland Barthes, après la parution de «La Peste», fin 1947. Barthes lui reprochait de refuser
un véritable «engagement» et de préférer la morale à la politique.
Sherman considère que nous assistons aujourd'hui à une «renaissance» de Camus, et Diagne souscrit à ce point de vue. «L'effondrement des certitudes idéologiques fait que Camus n'est plus persona non grata et mérite d'être redécouvert comme "un philosophe de notre temps", selon les mots qui clôturent le livre de Sherman.» Depuis la chute du mur de Berlin, l'heure est en effet, écrit Sherman, à l'engagement au profit de valeurs «éthico-politiques cosmopolites telles que le dialogue entre les culture et les droits de l'homme», état d'esprit qui rencontre exactement l'attitude de Camus. Sherman souligne aussi un autre aspect très actuel de la position de l'écrivain français, son refus de l'esprit de système au profit d'une observation attentive du monde réel. Autre forme d'opposition à l'auteur de «L'Être et le Néant» et de la «Critique de la raison dialectique».