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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 19:04
Mariées rebelles (poésie) de Laura Kasischke (Editions Page à Page)

Mariées rebelles (poésie) de Laura Kasischke

(Editions Page à Page - 190 pages - Août 2016)

Edition bilingue traduite de l'anglais (USA) par Céline Leroy

Préface de Marie Desplechin

Edition originale: Wild Brides (1992 - New York)

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Laura Kasischle est surtout connue par ses romans dont "Les revenants " ou "Esprit d'hiver" (que j'avais présenté sur le blog en 2013).

Mais elle a aussi écrit de la poésie dont ce recueil en est le reflet.

Dans sa préface, Marie Desplechin écrit :

"Si l'écriture de la romancière a des comptes à rendre à la poésie, sa poésie présente une belle ardoise au comptoir du roman. Kasischke raconte des histoires, elle raconte son histoire, avec une liberté que le carcan du roman interdit (sa longueur, sa dramaturgie, ses cadres). Elle pratique une manière dépouillée, prosaïque, fraternelle, directe et presque enfantine de plier la langue pour se confronter au sens et à l'émotion. (page VIII).

Le site poezibao propose un des poèmes du recueil en version bilingue (le dernier de la 2e partie pages 95 et suivantes) que je reproduis ici dans la traduction de Céline Leroy :

 

Les radis

L’amour est un mur et la haine aussi.
                Par exemple

                un après-midi.
La rivière était aussi blanche qu’une rivière de lait
dans la lumière éblouissante de l’été.

Les fusées au bord des champs de maïs pétaradaient.

Et j’avais quatre ans,
                à moitié nue dans le jardin
                arrachant des radis à pleines mains.

Ma grand-mère me surveillait depuis la véranda, se balançait.

                Quand j’ai eu tout un bouquet
                de racines, grossières
                et déjà rouges, couvertes
                de terre,
                je l’ai agité vers elle
                        et j’ai souri
                                et j’ai ri.

Parce qu’elle ne m’aimait pas.

Parce qu’elle n’avait jamais voulu
d’un mari, ni d’une fille,
ni même du rêve d’avoir une petite-fille
                abandonnée dans son jardin,

                elle a refusé le sourire.
                Elle m’a regardée fouir
                à la recherche d’un fruit âcre
                        le visage
                                sans expression.

Un drap de violettes
                décoloré sur le fil à linge
                battait dans l’air délavé.

On n’entendait que ce bruit
et celui du maïs qui s’élevait
comme ce mur.

                Parce que je le savais à l’époque,
                je l’ai regardée droit dans les yeux
                sans rien exprimer,
et je me suis mise à suçoter
les radis sales, l’un après l’autre,
                comme des tétons aigres au soleil.



 

Mariées rebelles (poésie) de Laura Kasischke (Editions Page à Page)
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5 juillet 2019 5 05 /07 /juillet /2019 15:49
Les chimères de Gérard de Nerval

Ce petit recueil accompagnait, en 1854, les Filles de feu.

Ces douze sonnets sont parmi les plus mystérieux de toute la littérature française. De fait, Nerval a désiré fusionner ici ses expériences personnelles avec les préceptes de diverses doctrines ésotériques, comme si les événements qu'il vivait, comme si les amours qu'il éprouvait étaient tout autant de signes que le destin lui manifestait et qu'il se devait dès lors de couler dans la langue la plus magique et la plus hiératique qui soit.

Depuis cent cinquante ans, les lecteurs s'interrogent donc devant ces courtes pièces, parmi les plus belles issues du romantisme français. De fait, la connaissance de la biographie de Nerval (cf. notamment les liens du poète avec Jenny Colon qui inspira Myrtho et dont les cheveux flamboyants expliquent quelques-unes des allusions au feu contenues dans le recueil); une connaissance aussi de la généalogie imaginaire du poète (cf. là-dessus les mentions à Lusignan et Biron contenues dans El Desdichado); celle de la Cabale et des mythologies égyptiennes et grecques, ne sont pas de trop pour permettre une compréhension ne serait-ce qu'approximative du recueil. Mais, étrangement, même l'intelligence imparfaite de ses vers n'empêchent pas les Chimères d'exercer une fascination véritable sur le lecteur, pour peu que celui-ci sache, à partir des intuitions de Nerval, imaginer des correspondances et des résonances nouvelles.

(Source poetes.com)

 

Voici le premier sonnet, bien connu :

 

EL DESDICHADO

 

Je suis le ténébreux, — le veuf, — l’inconsolé,

 

Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :

 

Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé

 

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

 

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,

 

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

 

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,

 

Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

 

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?

 

Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;

 

J’ai rêvé dans la grotte où nage la syrène…

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

 

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

 

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

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3 avril 2019 3 03 /04 /avril /2019 17:28
Beauté (en vers) de Juan Ramón Jiménez (Editions José Corti)

Beauté (en vers) - 1917 - 1923 de Juan Ramón Jiménez

Belleza (En verso) - (1917 -1923)

Edition bilingue - José Corti Collection "Ibériques" (2005 - 215 pages)

Préface et traduction de Bernard Sesé

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On connait très peu en France Juan Ramón Jiménez, le poète andalous (1881-1958), qui reçut le Prix Nobel de Littérature en 1956.

L'éditeur José Corti a entrepris il y a quelques années l'édition de ses oeuvres principales, ici en version bilingue, ce qui permet aux hispanophones de lire le texte en original.

L'auteur a lui-même établi cette "anthologie" de ses poèmes écrits entre 1917 et 1923 et publiés dans 13 recueils différents.

Bernard Sesé précise dans sa préface que l'oeuvre de Jiménez se répartit en trois grandes époques :

- 1898-1915 : période du "romantisme idéaliste",

- 1915 - 1936 : période du "spiritualisme symboliste", à laquelle appartient ce recueil,

- 1936 - 1958 : période de "l'étape métaphysique", qualifiée également de "suffisante" ou véritable".

Jorge Luis Borges a reconnu Jiménez comme "l'un des plus important poètes espagnols".

 

La musique (La Musica)

Le cœur de la musique !

Comme il vainc l'ombre monstrueuse !

 

- On dirait une tendre fille du mystère,

qu'elle aurait su soumettre par ses supplications ;

une mystérieuse fille du mystère,

mais, étant sa fille jolie,

plus doucement mystérieuse,

avec un secret,

qui nous semble, - ah ! - un secret d'amour. -

 

Obscurité brillance, comme

un diamant dans la nuit ;

pleurs prismatiques que l'on n'entend pas ;

croissant de lune dans l'ombre,

légèrement ourlée d'infini,

du premier quartier,

pareil à un cœur de cristal obscur ; 

qui parce qu'il est nudité cristalline,

semble être blanc !

 

Le cœur de la musique !

Fiole de pureté magique ; sonore, plaisante

larme ; belle lune noire ;

- tout, comme une eau éternelle parmi l'ombre humaine ;

lumière secrète sur des rives de deuil -,

avec un mystère

qui nous semble - ah !, un mystère d'amour !

 

Juan Ramón Jiménez

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L'on peut noter l'importante de la ponctuation et du rythme d'une poésie qui peut facilement s'imaginer "orale" autant qu'écrite. La langue espagnole facilite sans doute cette "sonorité".

Un exemple d'écoute d'un poème de Jiménez "Nostalgia" (ce poème n'est pas dans ce recueil) dans cette vidéo :

Beauté (en vers) de Juan Ramón Jiménez (Editions José Corti)
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19 février 2019 2 19 /02 /février /2019 17:24
Le livre - poème d'Alfred de Vigny

Le livre 

 

Il faut tenir un livre

Et de nos yeux le suivre

Ouvert sur nos genoux ;

Il faut parler et rire

Ou qu'on m'entende lire ;

Et quand ma voix expire

Vous frémissez pour nous.

 

Votre porte est peu close

Et de son rideau rose

Le voile est si léger

Qu'on entend toute chose,

Un fauteuil qui se pose,

Un soupir, une pause,

Et je suis l'étranger ;

 

Et je suis la visite,

Et si ma voix hésite

Dans l'éternel babil,

Si par mon imprudence

Quelqu'un en défiance

Entendait mon silence,

Il dirait :"Que fait-il?"

 

Puisqu'on nous environne,

Sur un ton monotone

Je vais toujours parler,

J'aurai l'air de poursuivre,

Mais d'eux je me délivre.

et c'est un autre livre

Que je vais dérouler :

 

C'est mon cœur, c'est mon âme,

C'est l'amour d'une femme

Dans un homme allumé ;

Désir, délire, transe,

Ennui, rage, espérance,

Enfin... une démence

Qui vaut d'être enfermé.

 

Lisons, lisons, bel ange,

C'est un brûlant mélange

De baume et de poison

Qui dans mon sang fermente ;

Tu trembles, belle amante,

Et la pâleur augmente,

Lisons toujours, lisons !

 

Sens-tu la terre émue ?

Ta chambre qui remue ?

Vois-tu pas l'ombre aux cieux ?

Le jour fuit la nature,

Où donc est ta ceinture ?

Va, poursuis ta lecture,

J'ai la nuit sur mes yeux.

 

Ah ! tes cheveux frémissent

Et malgré toi s'unissent

Aux cheveux de mon front ;

Ah ! ta joue est brûlante

Sur ma lèvre tremblante ;

Ah ! de ma fièvre lente

Que l'incendie est prompt !

 

Ils sont là qui m'écoutent,

Qui soupçonnent, qui doutent,

Ils sont tous, ils sont là.

Mais vaine est la contrainte,

Ton cœur a mon empreinte,

Et malgré notre crainte

Je t'ai dit tout cela.

 

Alfred de Vigny (1797 - 1863)

 

Vigny a écrit ce texte en septembre ou octobre 1831, alors qu'il se rend chez Marie Dorval (1798 - 1849) , sa future maîtresse, où elle vit avec son mari. La lecture d'un livre peut servir de prétexte à un isolement à deux !

 

Le livre - poème d'Alfred de Vigny
Le livre - poème d'Alfred de Vigny
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12 janvier 2019 6 12 /01 /janvier /2019 17:59
Poèmes du XIXe siècle : A une fleur séchée dans un album d'Alphonse de Lamartine

À une fleur séchée dans un album

Il m'en souvient, c'était aux plages 
Où m'attire un ciel du Midi, 
Ciel sans souillure et sans orages, 
Où j'aspirais sous les feuillages 
Les parfums d'un air attiédi.

Une mer qu'aucun bord n'arrête 
S'étendait bleue à l'horizon ; 
L'oranger, cet arbre de fête, 
Neigeait par moments sur ma tête ; 
Des odeurs montaient du gazon.

Tu croissais près d'une colonne 
D'un temple écrasé par le temps ; 
Tu lui faisais une couronne, 
Tu parais son tronc monotone 
Avec tes chapiteaux flottants ;

Fleur qui décores la ruine 
Sans un regard pour t'admirer ! 
Je cueillis ta blanche étamine, 
Et j'emportai sur ma poitrine 
Tes parfums pour les respirer.

Aujourd'hui, ciel, temple, rivage, 
Tout a disparu sans retour : 
Ton parfum est dans le nuage, 
Et je trouve, en tournant la page, 
La trace morte d'un beau jour !

Alphonse de Lamartine.

Recueil : Méditations poétiques (1820).

 

Texte de présentation (site poetes.com)

Les Méditations poétiques ont été publiées en 1820. Ces vingt-quatre pièces furent créées entre 1815 et 1820 et constituaient une sorte de journal intime des expériences vécues ces années-là par le poète, expériences dont la plus célèbre fut inspirée par Julie Charles, la femme évoquée par Lamartine dans Le Lac. À l'origine, les Méditations eurent un tel succès, en particulier au sein des milieux catholiques, qu'en moins d'un an sept éditions en furent faites. Même le roi de France et quelques-uns de ses ministres, Talleyrand notamment, en récitaient les vers. Au plan historique, l'importance de ce petit livre est également considérable, et il n'est pas inutile de rappeler que plusieurs lecteurs et critiques ont reconnu, dans les Méditations, la première oeuvre, avec celles de Chateaubriand, pleinement romantique de la littérature française.


Mais à quoi, justement, tient ce caractère romantique?


Rappelons d'abord que le poète, chez Lamartine, est un être seul, isolé, plus près de Dieu et de la Nature que de ses frères humains. Ajoutons que ce poète souffre d'une mélancolie, d'une maladie de l'âme qui annonce le Mal du siècle de Musset ou le spleen baudelairien. Il n'est pas non plus indifférent de noter que les épanchements de Lamartine - ceux qu'on entend dans Le Lac, L'Automne ou Le Vallon - ont cette qualité proprement romantique d'êtres nés de son expérience la plus intime, la plus personnelle, mais d'avoir en même temps pu rejoindre des générations entières de lecteurs où chacun prend cette expérience comme la sienne.


Parfois le style de Lamartine est emphatique, parfois aussi ses plaintes sont trop appuyées pour qu'on les sente parfaitement authentiques, mais n'est-ce pas justement ce sens de l'excès qui, au-delà de tout le reste, fait des Méditations l'un des recueils les plus typiquement romantiques qui soient ?

 

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Lamartine n'est plus un auteur beaucoup lu mais il symbolise réellement le romantisme poétique. Il fut un "précurseur" de l'éclosion de la poésie du XIXe siècle. Hugo, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, Lautréamont et beaucoup d'autres lui succéderont. 

 

Ce siècle est riche en littérature et la poésie y tient une grande place. Je m'en ferai l'écho tout au long de cette année.

 

Un beau texte que celui-ci, issu de ses "Méditations poétiques". il publiera de "Nouvelles Méditations poétiques" en 1823.

 

"Le lac" est sans doute sa méditation la plus connue que l'on peut écouter ci-dessous, lu par Maria Casares.

 

Bonne lecture,

Denis

Poèmes du XIXe siècle : A une fleur séchée dans un album d'Alphonse de Lamartine
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31 décembre 2018 1 31 /12 /décembre /2018 17:43
Arthur Rimbaud - Paul Verlaine : Un concert d'enfers (Gallimard - Quarto)

Arthur Rimbaud - Paul Verlaine : un concert d'enfers (Vies et poésie)

Quarto - Gallimard - 1856 pages - février 2017

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Présentation de l'éditeur :

Lorsque le jeune Verlaine appelle à lui l'enfant sauvage des Ardennes – «Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend» –, sait-il qu'il va provoquer un de ces chocs dont la violence fera voler en éclats les résolutions sur lesquelles l'auteur des Fêtes galantes voudrait établir l'équilibre de sa vie personnelle, littéraire et publique? Rimbaud ange exterminateur – ange dominateur? – rompt les conventions, brise les âmes, sépare les époux, de même qu'au centre des cercles littéraires les moins académiques où il paraît, il inspire autant de fascination que de répulsion. 
Rimbaud-Verlaine, c'est un dialogue séminal attisé par le désir, qu'attestent Romances sans paroles et les poèmes rimbaldiens de 1872 ; un concert de voix que reprend Une saison en enfer ; un air entêté, et désormais distancié, qui se prolonge aussi dans certains textes des Illuminations. De l'un à l'autre passent des fragments de vues et des fragments de vie, tous voués à réorchestrer selon d'autres lois le dire poétique et les formes de la figuration lyrique. 
Il nous a semblé que cette aventure à deux, tantôt à l'unisson et tantôt discordante, assoiffée toujours d'une «nouvelle harmonie» et consacrée sans cesse à l'invention d'un «concert d'enfers», méritait d'être offerte d'un seul tenant, en un volume qui rassemble les œuvres de l'un et l'autre et qui rende plus net encore, dans le jeu de l'entre-lecture et l'entre-écriture, ce même désir d'émancipation du langage dans l'espoir de dynamiter l'ennui.

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Mon épouse, Fabienne, m'a offert ce très volumineux ouvrage pour ce Noël 2018.

Plus que jamais ce livre arrive au bon moment car je vais consacrer l'année 2019 à lire prioritairement des livres qui vont s'attacher au XIXe siècle, tout comme l'an dernier je l'ai consacrée pour une bonne part au XVIIIe siècle.

La poésie fait bien sûr partie de cette approche thématique et Rimbaud, Verlaine comme Baudelaire ou Mallarmé sont les poètes incontournables à lire.

Il faut se rappeler que la poésie a eu son heure de gloire tout au long du XIXe siècle. Il est bien dommage qu'elle ait disparu (ou presque) du champ littéraire depuis quelques décennies.

Le grand intérêt de ce livre, c'est de rapprocher et entrecroiser la biographie et l'oeuvre de ces enfants terribles.

Pour se mettre en appétit :

 

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Arthur Rimbaud

 

À Victor Hugo


Recueil : Amour (1888).

(En lui envoyant « Sagesse »)

Nul parmi vos flatteurs d'aujourd'hui n'a connu
Mieux que moi la fierté d'admirer votre gloire :
Votre nom m'enivrait comme un nom de victoire,
Votre œuvre, je l'aimais d'un amour ingénu.

Depuis, la Vérité m'a mis le monde à nu.
J'aime Dieu, son Église, et ma vie est de croire
Tout ce que vous tenez, hélas ! pour dérisoire,
Et j'abhorre en vos vers le Serpent reconnu.

J'ai changé. Comme vous. Mais d'une autre manière.
Tout petit que je suis j'avais aussi le droit
D'une évolution, la bonne, la dernière.

Or, je sais la louange, ô maître, que vous doit
L'enthousiasme ancien ; la voici franche, pleine,
Car vous me fûtes doux en des heures de peine.

Paul Verlaine.

Arthur Rimbaud - Paul Verlaine : Un concert d'enfers (Gallimard - Quarto)
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11 décembre 2018 2 11 /12 /décembre /2018 11:46
Poèmes pour la paix de Paul Eluard

Monde ébloui,
Monde étourdi.

 

I

 

Toutes les femmes heureuses ont
Retrouvé leur mari – il revient du soleil
Tant il apporte de chaleur.
Il rit et dit bonjour tout doucement
Avant d’embrasser sa merveille.

 

II

 

Splendide, la poitrine cambrée légèrement,
Sainte ma femme, tu es à moi bien mieux qu’au temps


Où avec lui, et lui, et lui, et lui, et lui,
Je tenais un fusil, un bidon – notre vie!

 

III

 

Tous les camarades du monde,
O! mes amis!
Ne valent pas à ma table ronde
Ma femme et mes enfants assis,
O! mes amis!

 

IV

 

Après le combat dans la foule,
Tu t’endormais dans la foule.
Maintenant, tu n’auras qu’un souffle près de toi,
Et ta femme partageant ta couche
T’inquiétera bien plus que les mille autres bouches.

 

V

 

Mon enfant est capricieux –
Tous ces caprices sont faits.
J’ai un bel enfant coquet
Qui me fait rire et rire.

 

VI

 

Travaille.
Travail de mes dix doigts et travail de ma tête,
Travail de Dieu, travail de bête,
Ma vie et notre espoir de tous les jours,
La nourriture et notre amour.
Travaille.

 

VII

 

Ma belle, il nous faut voir fleurir
La rose blanche de ton lait.
Ma belle, il faut vite être mère,
Fais un enfant à mon image…

 

VIII

 

J’ai eu longtemps un visage inutile,
Mais maintenant
J’ai un visage pour être aimé,
J’ai un visage pour être heureux.

 

IX

 

Il me faut une amoureuse,
Une vierge amoureuse,
Une vierge à la robe légère.

 

X

 

Je rêve de toutes les belles
Qui se promènent dans la nuit,
Très calmes,
Avec la lune qui voyage.

 

XI

 

Toute la fleur des fruits éclaire mon jardin,
Les arbres de beauté et les arbres fruitiers.
Et je travaille et je suis seul dans mon jardin.
Et le soleil brûle en feu sombre sur mes mains.

 

1918

Poèmes pour la paix

Paul Eluard

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 11:28
Ode pour la paix de Jean de La Fontaine

Ode pour la paix

Jean de La Fontaine

Le noir démon des combats
Va quitter cette contrée ;
Nous reverrons ici-bas
Régner la déesse Astrée.

La paix, soeur du doux repos,
Et que Jules va conclure,
Fait déjà refleurir Vaux ;
Dont je retire un bon augure.

S’il tient ce qu’il a promis,
Et qu’un heureux mariage
Rende nos rois bons amis,
Je ne plains pas son voyage.

Le plus grand de mes souhaits
Est de voir, avant les roses,
L’Infante avecque la Paix ;
Car ce sont deux belles choses.

O Paix, infante des cieux,
Toi que tout heur accompagne,
Viens vite embellir ces lieux
Avec l’Infante d’Espagne.

Chasse des soldats gloutons
La troupe fière et hagarde,
Qui mange tous mes moutons,
Et bat celui qui les garde.

Délivre ce beau séjour
De leur brutale furie,
Et ne permets qu’à l’Amour
D’entrer dans la bergerie.

Fais qu’avecque le berger
On puisse voir la bergère,
Qui court d’un pied léger,
Qui danse sur la fougère,

Et qui, du berger tremblant
Voyant le peu de courage,
S’endorme ou fasse semblant
De s’endormir à l’ombrage.

O Paix ! source de tout bien,
Viens enrichir cette terre,
Et fais qu’il n’y reste rien
Des images de la guerre.

Accorde à nos longs désirs
De plus douces destinées ;
Ramène-nous les plaisirs,
Absents depuis tant d’années.

Etouffe tous ces travaux,
Et leurs semences mortelles :
Que les plus grands de nos maux
Soient les rigueurs de nos belles ;

Et que nous passions les jours
Etendus sur l’herbe tendre,
Prêts à conter nos amours
A qui voudra les entendre.

Jean de La Fontaine, 1679

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2 décembre 2018 7 02 /12 /décembre /2018 17:38
Est-ce ainsi que les hommes vivent : Louis Aragon

POÈME EST-CE AINSI QUE LES HOMMES VIVENT

Tout est affaire de décor 
Changer de lit changer de corps 
À quoi bon puisque c'est encore 
Moi qui moi-même me trahis 
Moi qui me traîne et m'éparpille 
Et mon ombre se déshabille 
Dans les bras semblables des filles 
Où j'ai cru trouver un pays. 
Coeur léger coeur changeant coeur lourd 
Le temps de rêver est bien court 
Que faut-il faire de mes nuits 
Que faut-il faire de mes jours 
Je n'avais amour ni demeure 
Nulle part où je vive ou meure 
Je passais comme la rumeur 
Je m'endormais comme le bruit. 
C'était un temps déraisonnable 
On avait mis les morts à table 
On faisait des châteaux de sable 
On prenait les loups pour des chiens 
Tout changeait de pôle et d'épaule 
La pièce était-elle ou non drôle 
Moi si j'y tenais mal mon rôle 
C'était de n'y comprendre rien 
Est-ce ainsi que les hommes vivent 
Et leurs baisers au loin les suivent 
Dans le quartier Hohenzollern 
Entre La Sarre et les casernes 
Comme les fleurs de la luzerne 
Fleurissaient les seins de Lola 
Elle avait un coeur d'hirondelle 

 

 


Sur le canapé du bordel 
Je venais m'allonger près d'elle 
Dans les hoquets du pianola. 
Le ciel était gris de nuages 
Il y volait des oies sauvages 
Qui criaient la mort au passage 
Au-dessus des maisons des quais 
Je les voyais par la fenêtre 
Leur chant triste entrait dans mon être 
Et je croyais y reconnaître 
Du Rainer Maria Rilke. 
Est-ce ainsi que les hommes vivent 
Et leurs baisers au loin les suivent. 
Elle était brune elle était blanche 
Ses cheveux tombaient sur ses hanches 
Et la semaine et le dimanche 
Elle ouvrait à tous ses bras nus 
Elle avait des yeux de faÏence 
Elle travaillait avec vaillance 
Pour un artilleur de Mayence 
Qui n'en est jamais revenu. 
Il est d'autres soldats en ville 
Et la nuit montent les civils 
Remets du rimmel à tes cils 
Lola qui t'en iras bientôt 
Encore un verre de liqueur 
Ce fut en avril à cinq heures 
Au petit jour que dans ton coeur 
Un dragon plongea son couteau 
Est-ce ainsi que les hommes vivent 
Et leurs baisers au loin les suivent.

 

Louis Aragon

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Ce célèbre poème de Louis Aragon a été changé par de nombreux chanteurs.

En voici deux  :

- Bernard Lavilliers

- Marc Ogeret

 

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8 octobre 2018 1 08 /10 /octobre /2018 19:02
Les Marquises de Jacques Brel

A l'occasion des 40 ans de la mort de Jacques Brel (9 octobre 1978), un petit clin d'oeil a cet immense chanteur Brel et aux Marquises, sa dernière île de résidence, avec cette chanson :

 

Les Marquises

 

Ils parlent de la mort comme tu parles d'un fruit
Ils regardent la mer comme tu regardes un puits
Les femmes sont lascives au soleil redouté
Et s'il n'y a pas d'hiver, cela n'est pas l´été
La pluie est traversière, elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise, le temps s'immobilise
Aux Marquises

Du soir, montent des feux et des points de silence
Qui vont s'élargissant, et la lune s'avance
Et la mer se déchire, infiniment brisée
Par des rochers qui prirent des prénoms affolés
Et puis, plus loin, des chiens, des chants de repentance
Et quelques pas de deux et quelques pas de danse
Et la nuit est soumise et l'alizé se brise
Aux Marquises

Le rire est dans le cœur, le mot dans le regard
Le cœur est voyageur, l'avenir est au hasard
Et passent des cocotiers qui écrivent des chants d´amour
Que les sœurs d'alentour ignorent d'ignorer
Les pirogues s'en vont, les pirogues s'en viennent
Et mes souvenirs deviennent ce que les vieux en font

Veux-tu que je te dise : gémir n'est pas de mise
Aux Marquises

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